Penser à haute-voix
Et si on réhabilitait cette compétence ?
Se parler à haute-voix est une capacité qui apparaît assez tôt dans notre développement. On l’observe facilement chez les enfants. Curieusement, elle tend à disparaître ensuite.
L’éducation jouerait un rôle : on encourage les enfants à penser dans leur tête et pas à haute-voix. Des traces subsistent à l’âge adulte : les personnes qui continuent à le faire tendent à le cacher ou s’en excuser. Ca reste marqué par la honte : ce sont les fous qui pensent à haute-voix, les gens qui vont mal (ce qui est malgré tout assez vrai : c’est la cognitive disruption hypothesis).
Dans l’art, c’est d’ailleurs une façon facile - et un peu paresseuse - de représenter la folie : l’individu qui, seul, parle. Dans le seigneur des anneaux, comment sait-on que Gollum décaroche ? Bah il parle tout seul. C’est un signe sûr.
Il y a pourtant certains avantages à monologuer à haute-voix. J’aimerais les souligner, pour réhabiliter cette façon de procéder, et ouvrir quelques perspectives dans le domaine de la thérapie ou des relations interpersonnelles.
Dans les interactions, réfléchir à voix-haute donne accès à l’autre à son flux de pensées et à la façon dont se construit notre raisonnement. D’ordinaire, on ne parle que pour donner le produit final de sa réflexion (“je pense ça”) ; alors que là, on donne accès au processus qui permet ce résultat (“alors attend, tu me dis que… donc ça me fait penser que… mais en même temps…”).
Ca permet d’être plus nuancé, flexible, direct. On annonce la couleur : c’est brut, on va peut-être dire une bêtise, c’est de la pensée en pleine construction, du work in progress. Ca met moins la pression du coup. L’autre nous observe bâtir en temps réel.
Concrètement, il s’agit d’une simple précaution oratoire, à formuler avant de commencer : “Je réfléchis à voix-haute…”.Dans le raisonnement et la clarification de ses pensées : raisonner à haute-voix et verbaliser son raisonnement peut nous aider à y voir clair quand on sent qu’on s’embrouille et qu’on commet peut-être une faute logique (c’est la méthode du canard en plastique) ;
Dans le ralentissement de la pensée : parler à haute-voix oblige à réduire la vitesse à laquelle on pense et à déplier sa pensée au lieu de la laisser fuser compressée ;
Dans la prise de distance avec ses ruminations : parfois, s’entendre parler à haute-voix désamorce ou nous fait nous sentir ridicule. Ca paraissait important en tête, mais exprimé à haute-voix ça n’a pas la même teneur. C’est parce que ça aide à passer sur un niveau métacognitif : on s’entend penser, et du coup on développe… des pensées sur nos pensées. Il y a une ancienne méthode qui s’inspire de ça pour les TOC : enregistrer ses pensées obsessionnelles et les écouter après. Un patient avait essayé : il m’avait qu’autant dans sa tête ça paraissait puissant et indémontable ; autant à l’oral ça semblait très court, sec et stérile.
Ici, la précaution oratoire sera plutôt : “j’observe que je suis en train de penser à…”Et pour l’anecdote, mais ça c’est plus rigolo qu’autre chose : quand on cherche quelque chose, prononcer son nom à haute-voix nous aiderait à le trouver.
Bref : pensez à voix-haute. Ca a des vertus. Et tant pis pour le regard de l’autre.

